La guérite du bagne

Publié par l'bistrot des sports

La tradition, vers la fin août, voulait que nous partions régulièrement "ramasser" les champignons. Mon père avait une manie : jamais de panier !  Des sacs en plastique cachés dans ses poches. Il ne voulait pas que le village sache qu'il partait "aux champignons". Comme ci tout le monde ne le savait pas ! Ce n'était pas très écologique mais, dès fois qu'il revienne bredouille sa fierté en aurait pris un coup, lui le Robin des bois de la commune de Jouillat... Enfin nous partions explorer les bois de la colline qui surplombent le village de Lascoux : à Peu Razet ou au mont Peum. Notre "chasse", nous obligeait parfois,  à nous disperser. Alors nous lancions des grands ouh ! ouh ! ouh ! qui résonnent encore dans ma tête chaque fois que je me rends dans ces bois. Nous finissions ma mère et moi par nous rejoindre. Mon père non ! Mais nous savions où il se trouvait. Bien loin de se préoccuper des champignons, il se tenait, bien droit,  appuyé sur son bâton et il rêvait. Il rêvait à la "guérite". Cette "guérite" qu'il recherche depuis son enfance. Cette "guérite" où son oncle Félix l'amenait lorsqu’au milieu de ces bois la soif le prenait.

Aujourd'hui mon père n'est plus là. Il a quitté ce monde sans avoir revu "sa guérite". Mais moi j'y retourne souvent car je l'ai trouvée cette "guérite". Quatre pans de murs au milieu des ronces. Plus de toiture. Une cheminée, un vieux placard dans un mur, des barreaux à la fenêtre, un escalier de pierres qui descend vers une cave ou sont gravées deux épitaphes : La première en bas des marches : «Ne pleure pas, chante plutôt. De la société un avenir plus beau », la seconde à l'entrée de la cave : «Ci-git Ducourthial mort en... »., juste en dessous, «le compagnon A. Michaud décédé en.. », les deux dates restant en blanc. Un anneau fixé à une marche où l'on passait une grosse corde pour monter les tonneaux, un appentis pour abriter des chèvres, un petit lopin de terre, restant d'un ancien potager puis des bouts de rail qui servaient à pousser des chariots et pour terminer cette énumération à la Prévert, des blocs de granit rectangulaires déposés, là, épars. Car la guérite était la demeure d'un ancien tailleur de pierre, venu s'installer à cet endroit riche en granite. Il s'appelait Ducourthial. Ouvrier sur la ligne de chemin de fer en construction La Châtre-Guéret, il décide un jour de s'installer à son compte sur le terrain de son ami A. Michaud. Ils commencent par bâtir une petite maison que Ducourthial baptise "La guérite du bagne", avant d'exploiter la roche du terrain. Ducourthial  fait connaissance d'une veuve de général. Séduite par l'originalité des personnages, elle choisit de venir partager la vie des deux tailleurs de pierres. Elle se fait appeler « La Thérèse ». Vers 1936 Ducourthial décède. A. Michaud disparaît. La Thérèse reste seule en plein bois dans la guérite. Elle élève des chèvres. L'idée lui vient de créer un débit de boissons. Elle installe, dehors, des tables de bois. Petit à petit les consommateurs arrivent à "la guérite". Les chasseurs, les travailleurs des champs, les bûcherons. On fait des kilomètres pour aller à la guérite. Un jour, même, une fête foraine et un bal y sont organisés. Thérèse et sa Guérite sont connues dans toute la région. Parfois, il arrive de n'y trouver personne. Tout est ouvert. On peut descendre à la cave se servir. Sur la porte de l'appentis un mot sur un morceau de papier cloué : Thérèse revient. Elle est allée mener ses chèvres au champ.

Voila ce que mon père cherchait en allant aux champignons. Tous ces personnages ont disparu. La guérite est sous les ronces. Mon père y venait avec son oncle Félix. Moi je viens seul. Mais très vite je me sens entouré de tout ce monde attablé devant ce qu'était la Guérite. Mon père enfant, mon grand oncle Félix avec bien sûr la Thérèse, Ducourthial et A. Michaud le brave compagnon.

J'ai enfin trouvé la guérite !

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