Le chemin des morts 8 La Convention de 1792

Publié par l'bistrot des sports

En 1792, à Paris, la chute des Tuileries contraint l'Assemblée Législative de se dissoudre. Il est décidé qu'une nouvelle Constituante, la Convention, prendrait en main les destinées de la Nation. Les élections se font au suffrage universel à deux degrés : Dix pour cent des français votent. Les royalistes étant éliminés d'office, d'autres s'abstenant par crainte ou par indifférence.

Les 749 élus, presque tous d'origine "bourgeoise", se groupent selon leurs affinités : A droite se tiennent les "Girondins" élus de la province au nombre d'environ 260. A gauche, les "Montagnards" qui seront bientôt quelques 300 élus par Paris tels Danton, Robespierre et Marat ; enfin la "Plaine" comprend une grande quantité de modérés ou d'opportunistes.

Le 11 décembre 1792 commence le procès du roi Louis XVI. Les "Girondins" souhaitent sauver le roi. Les "Montagnard" désirent sa mort. Les véritables débats s'ouvrent le 15 janvier 1793. Ce jour-là, la grande majorité des députés déclare Louis Capet coupable. Sur 721 bulletins, 361 demandent la mort immédiate, le reste se partage entre la mort avec le sursis et divers peines. Le roi va-t-il être exécuté à une voix de majorité ? Un nouveau scrutin s'ouvre sur le sursis, rejeté par 383 voix contre 310. Le 21 janvier 1793 le dernier roi de France est guillotiné à Paris sur la place qui deviendra celle de "la Concorde".

Au printemps de 1793, la situation s'aggrave avec une coalition contre la France formée en Vendée. La Convention crée un Comité de Salut Public le 6 avril. Composé presque entièrement de "Montagnards", ce collège dictatorial centralise toutes les affaires et fait régner la terreur dans tout le pays. Dans chaque commune le Comité peut s'appuyer sur des Comités de Surveillance.

Le 5 octobre 1793, la Convention vote le décret instituant un nouveau calendrier républicain. Les douze mois de l'année deviennent :

Pour l'automne : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire

Pour l'hiver : Nivôse, Pluviôse, Ventôse

Pour le printemps : Germinal, Floréal, Prairial

Pour l'été : Messidor, Thermidor et Fructidor.

 

A la mairie de Châtelux Malvaleix, dans le nouveau département creusois, des tensions se créent entre le Maire et certains membres du Conseil Général de la commune.

Le Maire soutient le parti "Girondin" en approuvant le "sursis" pour le roi. Ce n'est pas le cas des deux frères Guillion Antoine et Sylvain Fervents "Montagnards". Les deux frères s'insurgent contre la position du Maire. Pour eux Louis XVI est l'ennemi de la Nation. Sa mort doit être un évènement national. La discorde devenant de plus en plus pesante, Antoine et Sylvain Guillion démissionnent du Conseil Général. Leur soif de pouvoir mêlée à la haine qu'ils portent à l'ancien régime, les décide de se démarquer de la commune "Girondine" de Châtelux Malvaleix en transformant leur paroisse de Saint-Dizier-les-Domaines en commune "Montagnarde" indépendante.

Soutenus par l'administrateur, Regnaud représentant le district de Genouillac, les deux frères en s'engageant à créer un Comité de Surveillance qui appuiera le tout frais Comité de Salut Public parisien, reçoivent l'autorisation de créer la nouvelle commune de Saint-Dizier-les-Domaines aux prochaines élections municipales qui se dérouleront au mois de Frimaire de cette année 1793.

Ce matin de "Décadi" de frimaire 1793, jour de repos des travailleurs du calendrier républicain, les hommes de la nouvelle commune se Saint-Dizier-les-Domaines se rassemblent sur le parvis de l'église du village.

C'est une belle matinée d'automne. Le soleil darde ses rayons qui vont faire disparaître la petite rosée blanche du matin ainsi que le léger brouillard qui humidifie l'air. Ce sera une magnifique journée.

Debout sur une estrade en planches deux hommes s'affrontent oralement. Ces deux personnages brillent l'honneur de devenir le premier Maire républicain de la commune. D'un côté le Montagnard Sylvain Guillion et de l'autre le Girondin Jean de la Coste.

- Citoyens, le citoyen de la Coste a été envoyé ici par les Girondins de Châtelux. S'égosille Sylvain Guillion. Il représente les bourgeois et a défendu le tyran. A Saint-Dizier nous sommes tous des paysans et nous voulons travailler pour nous, pas pour les bourgeois.

A ces mots, la populace amassée devant la porte de l'église brandit des fourches et commence à entonner le populaire "ça ira, ça ira" puis scande le nom de «Guillion ». Jean de la Coste tente bien de calmer la foule afin d'exprimer ses opinions. Mais rien ni fait on entend même quelques " les aristos à la lanterne". Il avait déjà compris avant cette matinée que sa cause était perdue. Le district de Genouillac qui a appuyé la création de la nouvelle commune est essentiellement composé de Montagnards qui bloqueront toutes candidatures Girondines.

Au soir de cette journée, Sylvain Guillion est élu premier Maire de la commune de Saint-Dizier-les-Domaines, devenue montagnarde. Son frère Antoine dirigera le "Comité de Surveillance" qui terrorisera la commune. Certes, personne ne montera sur l'échafaud, cette mini-terreur ne sera pas égale à la parisienne, mais la peur des dénonciations pourrira la vie des hameaux.

Après la tempête

Quelques mois plus tard, au village de La Borde chez Antoine Guillion, on attend la venue de Jean Beauvais et de son épouse Jeanne Peyrine. (Jean Beauvais est originaire de Nouzerines et Jeanne Peyrine de Rebouyer). L'épouse d'Antoine, la "Doizon", a mis les petits plats dans les grands. En cette journée d'hiver, la neige menace. Le ciel est bas et le vent vient du nord. Dans la cheminée crépite une bûche avec des flammes hautes de parfois un mètre. Au milieu, suspendue à une crémaillère, une grosse marmite noire où mijote un pot-au-feu, le plat des grands jours.

Durant le repas les deux hommes ont abordé que très peu le côté politique. Quelques allusions aux communes Girondines mais sans plus. Les Beauvais se sont déplacés pour un tout autre sujet. Jean Beauvais se décide à aborder le véritable objet de sa venue.

- Dis -moi l'Antoine, tu as trois fils. A qui penses-tu donc pour les "marida"? Tu sais, que depuis les derniers évènements je détiens, en autres, le domaine du Magnaud.

- Je sais, répond Antoine, nous avons d’ailleurs parlé de vous au Conseil de Surveillance.

- Nous y voilà s’exclame le Beauvais. De ton côté tu t'es bien servi, il me semble avec ton frère le Sylvain.... Je te propose un marché qui arrangera tout le monde ; Je cherche à marider ma petite Marie. Je sais elle est encore très jeune avec ses cinq ans, mais nous pouvons taper dans la main et attendre le bon âge pour la marider avec un de tes gars ? Je donnerai en dote à ma fille le domaine du Magnaud près de Châtelux. Cela te convient-il ? Et nous oublierons les égarements de cette révolution.

Antoine Guillion remplit son verre de cidre et le bois cul sec. Il se lève de table en crachant sur la terre battue de la pièce.

- Tu veux que nous devenions comme ceux que nous condamnons, mon frère et moi, depuis tous ces mois ?

- A quoi penses-tu que les révolutions servent ? Si ce n'est de créer de nouveaux riches.

Antoine jette un œil à la "Doizon" son épouse qui ne dit mot, mais il a très bien compris dans son regard qu'elle approuvait les arguments de Jean Beauvais.

- Mon frère Sylvain, le Maire, n'approuvera guère cette alliance.

- Et lui, ose murmurer la Doizon, s'il n'avait pas «traficoté » avec les assignats, aujourd'hui il ne serait pas Maire de la commune.

- Tais-toi, s'écrie Antoine, si cela se savait mon frère et moi pourrions être guillotinés. Soit, le Jean, nous "mariderons" ta Marie à mon cadet Jean. Nous fixerons la date des "épousailles" dans une dizaine d'années. Si tu es d'accord tapes là.

Les deux hommes se tapent dans la paume de la main. Le destin de ces deux enfants est désormais tracé.

 

A Lacoux on est très loin des affaires de Saint-Dizier-les-Domaines. Depuis deux ans, la "Cournière" est devenue une immense carrière. Les bâtiments de l'ancien prieuré ne sont plus qu’un amas de pierres. Les murs de l'ancienne enceinte sont également mis à bas. Le village de Lacoux change de visage.

Les Boyer, Boudrionnet, Gerby, Glomot, Tallaire et Guinjard sont devenus propriétaires grâce aux assignats. Mais comment ont-ils pu s’en procurer autant pour acheter toutes ces terres ? Le bruit court dans les villages qu'un heureux coup de pioche les aurait enrichis.

De nouvelles chaumières, avec la récupération des pierres des anciens bâtiments et enceintes, fleurissent à la place du prieuré et les jardins des anciens curés.

Les Boudrionnet et leur fille Berthe âgée de quatre ans ont aménagé leur chaumière à l'emplacement des anciens logis du Prieur.

Les Tallaire bâtissent dans les anciennes écuries

Les Glomot avec leurs deux filles Jeanne âgée de treize ans et la seconde, de neuf ans, construisent chaumière, granges et écuries.

Les Guinjard ont investi en terres et jardins.

Les deux frères Gerby construisent "au Couderc", chaumières granges et écuries en mitoyenneté.

François Boyer, dont l’épouse Magdeleine Legal attend une future petite Anne, se trouve à l'étroit dans la chaumière de son défunt père Pierre Boyer. Certes, les frères « Antoine » sont partis vivre au bourg de Jouillat avec leurs épouses Anne Mouliera et Elisabeth Bruneton, restent sa sœur Etiennette et son frère Claude qui est migrant maçon. Ce dernier loge lors de ses retours de migration dans la première chaumière de la famille, près de celle des Guinjard. Etiennette elle, vit dans celle du père Pierre avec son frère François et sa belle-sœur. François construit sur des terrains communaux qu'il vient tout fraîchement d'acquérir contre une poignée d'assignats.

Toute la famille Boyer est à l'ouvrage. Claude a sacrifié une nouvelle saison de migration. Les « Antoine » viennent également donner la main à leurs frères. C'est sur un ancien pré qui longeait l'ancienne enceinte qui entourait le prieuré que la commune a mis en vente par parcelles que François acquière deux de ces parcelles. Sur l'une il bâtit une grange avec écurie pour les vaches au milieu de jardins qu'il a également acquis sur l'autre, une chaumière avec bergerie bordée par une « chènevière » à l'arrière et sur le côté. Tout cela face aux nouveaux bâtiments des Tallaire qui sont eux aussi en construction.

La chaumière comporte une pièce unique d'environ vingt-quatre mètres carrés surmontée d'un grenier qui communique avec celui de la bergerie qui est mitoyenne. Les deux greniers servent de remise à grain, y sont installées armoires et paillasses pour y dormir. On y accède par un escalier de pierres qui grimpe le long de la façade de la bergerie. Sur le côté dans la chènevière sont construits une écurie à cochon et un peu plus loin près des nouveaux murs des Tallaire une "chambre de four" pour faire cuire tartes et pains. L'intérieur de la chaumière est composé de l’âtre de la cheminée. D'un placard encastré dans le mur et fermé par une porte de bois. Quelques meubles fabriqués grossièrement avec les arbres de la propriété tel que : un buffet surmonté d'un vaisselier et une grande table bordée de bancs forment l'unique mobilier de la pièce. En y ajoutant quelques hectares de terre c'est ce que la révolution a apportés à ces nouveaux propriétaires creusois.

 

Chez les Lasmier du village du Mas, la révolution n'a pas bouleversé leur vie. Ne pouvant se procurer d'assignats, ils n'ont pas pu devenir des propriétaires. Ils sont restés fermiers et leurs revenus sont assurés par leurs deux fils qui travaillent à la carrière. André a treize ans et son frère aîné seize. André ne voit plus beaucoup sa petite copine Marie Ratoullat. Les horaires à la carrière commencent au lever du jour jusqu'à la tombée de la nuit. Finies les ballades insouciantes le long de l'étang avec Marie la petite bergère. Il faut ramener de quoi manger aux parents. La révolution les a oubliés.