Le chemin des morts 28 Anne Lasmier

Publié par l'bistrot des sports

Le printemps est bien installé, en ce début mai 1861. Dans le bas de Lacoux Anne Vachon l’épouse de Léger Gerby a mis au monde un petit François. A côté, l’année passée Jean Belugeon a épousé sa voisine Gilberte Brunaud. A la « Cournière » vient de naître Jeanne Guinjard la fille de Jean Guinjard et Anne Lamoureux. Pierre Guillemet et Marie Tallaire ont eu l’année dernière un petit Antoine. Chez les Glomot la Marie Duclosson berce une petite Berthe qui est née l’année dernière. En fin de matinée le mari de la Marie Duclosson se précipite chez les Lasmier.

- l’vieux Jacques est dans le coin ? Interroge-t-il la petite Marie qui confectionne à l’abri du tilleul des fromages du lait de ses chèvres. La Anne est en douleurs crie-t-il. (Après la mort de son premier né, Anne était retournée domestique chez les Glomot).

La Marguerite Guillon du haut de son escalier lui répond.

- C’n’est pas la première fois. C’est une traînée. Elle travaille chez toi, alors va chercher la vieille Michaud elle l’accouchera « bin »

 

A une heure de l’après midi un petit « Jacques » est né. L’accouchement a été très douloureux. Beaucoup plus que le premier. La Anne Michaud a un peu perdu la main avec ses 60 ans. Anne qui a déjà 34 ans est très affaiblie par, parait-il, la même maladie qui a emporté sa mère l’Elisabeth Boyer.

Lasmier arrive au chevet de sa fille. Il prend dans ses bras le nouveau né.

- J’espère qu’il ne fera pas comme le premier, défunt le petit François. En s’adressant à Antoine Glomot, l’vieux Jacques lui demande :

- A-t-elle dit qui est le père ?

- Penses-tu ! Répond le Glomot le sait elle elle-même.

Lasmier ne répond pas. Il dépose prêt de sa fille son petit-fils sans un regard pour Anne. Pourtant sa fille souffre encore sinon plus que pendant l’accouchement. Elle est complètement épuisée. La Anne Michaud confie à la Marie Duclosson - Je crains pour elle. Ça été trop dur. Quant au petit il a mis trop longtemps à sortir. Il est violet ce n’est pas bon signe.

 

Lasmier propose à Antoine Glomot de l’accompagner à Jouillat pour déclarer l’enfant. Il est tôt dans l’après midi. Ils seront de retour avant la nuit. Après être passés à la mairie les deux hommes vont se désaltérer et arroser la naissance du petit-fils de Lasmier. Le vieux Jacques en profite pour « visiter » sa belle-fille Gilberte devenue la servante du Parrain le fils de celui qui lui a servi de « menon » pour sa première épouse.

La nuit commence à tomber lorsque les deux amis et voisins reviennent à Lacoux. Le vieux Jacques suit l’Antoine Glomot chez lui afin de prendre des nouvelles de sa fille et du nouveau né. Il trouve la Marguerite, la sœur de Anne, à son chevet. La nouvelle mère se tord de douleurs sur sa paillasse. Elle perd des cuvettes de sang noir.  Au fond de la pièce la Anne Michaud tient dans ses bras, enveloppé dans un drap, le corps inerte du bébé. Lasmier a compris.

- « lo petit est mort ? » interroge-t-il

- L’accouchement lui a été trop dur, lui répond sa fille Marguerite tout en pleurant.

Marie Duclosson attirant son mari au dehors lui murmure :

- La Anne ne va pas tenir. Elle perd tout son sang. Faut la ramener avec le petit mort chez le vieux Jacques. Je ne veux pas qu’elle meurt chez nous.

A une heure du matin dans le grenier de Jacques Lasmier, Anne entourée d’une bonne partie des femmes du village rend le dernier soupir.

A la levée du jour Antoine Glomot accompagné de Pierre Lamoureux, redescend à Jouillat pour cette fois déclarer deux décès.

C’est le tombereau de l’Antoine Glomot qui, un triste matin de Mai, emprunte le chemin des morts avec deux cercueils accrochés à ses planches.

 

Les saisons se succèdent tristement pour le vieux Jacques. Dans le fond il aimait beaucoup sa fille Anne. Il lui reste sa Marguerite domestique chez les Bichon avec son fils François, qui demeure avec lui, et la Marie qui vit à Champsanglard. A la maison, l’entente avec sa seconde épouse Marguerite Guillon n’est pas au beau fixe. Deux êtres de caractère aussi difficile ne peuvent guère s’entendre. Chez les Lasmier les « bâtons voltiges ». Heureusement Lasmier a eu une fille avec la Guillon, Marie, petite bergère de onze ans. Elle est épargnée des bastonnades de sa mère, la Marguerite craint une brutale réaction de son mari si elle osait lever une « trique » sur l’enfant. Un dimanche d’octobre va faire basculer cette famille dans un nouveau drame.

(à suivre)