Le chemin des morts 29 Gilberte Guillon

Publié par l'bistrot des sports

Marguerite Guillon, en plumant la poule du dimanche voit arriver par le sentier qui passe devant la demeure des Lemaigre le patron de sa fille naturelle Gilberte : le Parrain. L’homme se plante devant la matrone et lui annonce tout de go :

- Je te renvoie ta fille « chez te » elle s’est fait mettre grosse et va bientôt accoucher. « I voula pas de quo chez me ». La Marguerite en laisse tomber sa poule.

- A la catin ! S’écrie-t-elle. Quel est le « saloupiot » qui l’a engrossée ?

- C’est pas mon affaire, répond l’aubergiste. Ta fille sera chez toi demain.

Sans autre commentaire, le patron de Gilberte Guillon, tourne les talons en laissant Marguerite pantoise avec sa poule à terre. Marguerite se précipite dans la « chènevière » ou le vieux Jacques fend du bois.

- Vieille saloperie ! S’écrie-t-elle à l’intention de son mari. Qué te qui a engrossé ma Gilberte !

Habitué aux éclats de voix de son épouse, Lasmier ne réagit pas. Alors Marguerite devenue folle de colère lui explique la venue du patron de Gilberte.

- « Qué te » répète elle en brandissant son bâton. On te voit assez souvent à l’auberge du Parrain pour aller y voir ma Gilberte.

- J’y vais simplement pour y boire un coup, rétorque le vieux Jacques en esquivant le bâton. Pourquoi ce ne serait pas le Parrain le père ? Ce ne serait pas la première fois qu‘il « culbute » une servante !

- Vous êtes tous « do porcs » s’écrie la Guillon. Elle sera là demain pour venir accoucher. Faudra « bin » qu’elle me dise la vérité sinon elle ira au diable avec son « loupiot »

Le lendemain dans le milieu de l’après midi Gilberte Guillon arrive devant les premières maisons du bas de Lacoux. Elle passe devant chez les Brunaud, la porte se ferme. Un peu plus haut, la Gilberte Brunaud l’épouse du Jean Belugeon fait semblant de ne pas la voir en rentrant chez elle. Devant chez les Gerby, la Sylvaine tient discours avec la Marie Chadet. Cette dernière tournant le dos à la passante chuchote à l’oreille de sa voisine :

- « te veci la fille Guillon qui vena accoucha » chez le vieux Jacques.

En arrivant devant la grange des Lamoureux, Marie, son amie d’enfance, l’aperçoit. Elle se précipite vers elle. Tout en l’embrassant chaleureusement elle lui glisse à l’oreille :

- Ta mère t’attend. Attends-toi à prendre du bâton.

Gilberte monte toute tremblante les marches qui mènent au grenier des Lasmier. Sa demi-sœur la petite Marie est partie garder ses moutons et ses chèvres. Le vieux Jacques s’éclipse en prétextant de descendre « curer » la bergerie. La jeune femme reste plantée devant la porte tandis que sa mère continue à éplucher les pommes de terre du souper du soir. Sans lever les yeux vers sa fille, la Marguerite s’écrie :

- Te veci celle que tout Lacoux appelle la catin de Jouillat !

- C’est bien arrivé à d’autres ici, ose rétorquer Gilberte, à la Anne et la Marguerite du Jacques et même à te pour me au Margnaud !

- Tais te saloprie moi ça a été de force et la Marguerite et la Anne sont des Lasmier-Boyer. Toi tu es une Guillon et ici on ne « veut rien savoir » des Guillon. Si tu veux parler dis-moi plutôt le nom de celui qui t’a mise « coume co ».

- « Qué un marquis do Berry » qui vient souvent au château d’Ajain. Il vient parfois boire à l’auberge du Parrain.

- Menteuse ! Un marquis ! Comment veux-tu que j’aille demander des « épousailles » à un marquis. Tu mens ! « Qué » le Jacques ou même le Parrain qui t’as « mise grosse » le sais-tu toi-même. ? Tu accoucheras ici et tu partiras avec ton gamin chez nos vieux Guillion au Magnaud. Ici on ne veut pas de vous !

 

Le 7 décembre à trois heures de L’après-midi Gilberte met au monde un petit François Guillon.

- Personne du village ne veut aller déclarer ton gamin, dit la grand-mère du petit François à sa fille à peine sortie des douleurs de l’accouchement. Tu iras toi-même demain à Jouillat déclarer ton gamin car après la neige va tomber et ensuite tu partiras au Magnaud avec lui. Le Jacques t’accompagnera. Il peut « bin » faire « co »

Le lendemain matin Gilberte arrive péniblement à la Mairie de Jouillat pour déclarer son fils. Le Maire va à l’auberge du Parrain demander deux témoins. Il y trouve François Marchand et Antoine Michaud qui sont de Lacoux. Les deux hommes acceptent de signer l’acte à condition que figure dessus une mention les déclarant étrangers à la naissance. De retour à Lacoux, Gilberte est épuisée. Sa mère l’attend avec enveloppé dans une simple couverture le petit François Guillon.

- Tu peux, maintenant, partir au Magnaud, lui dit-elle en lui « collant » le nouveau né dans les bras. L’vieux Jacques t’attend pour te montrer « lo ch’mi ».

- Nous ne pourrons pas prendre les sentiers du « Petferdu » et de « Larbière«. La neige tombe trop. Nous ferons le tour par les Vergnes, le Mas par la Vergnolle pour descendre sur Roches et Charlanges avant d’arriver à Châtelux Malvaleix et Le Magnaud, dit Lasmier à sa belle-fille.

En ce début d’après midi du huit décembre, à la sortie du « Couderc » deux silhouettes noires marchent dans la neige. L’une est celle d’une jeune femme de 22 ans qui a accouché la veille. L’autre est celle d’un homme de soixante ans qui porte dans ses bras un bébé d’un jour enveloppé dans un « cherier ». Cet enfant est peut-être le sien. Le doute demeure encore aujourd’hui.

(à suivre)