Grand frère et grande soeur

Publié par l'bistrot des sports

Mon frère est né un an avant moi. Il s'appelait Christian. Je ne l'ai jamais connu car il est décédé quinze jours après sa naissance. Je l'ai aimé par l'intermédiaire de ma mère. Sa présence m'a beaucoup manquée. Je nous imaginais tous les deux, liés comme les deux doigts de la main, complices dans nos jeux, nos secrets, nos amours.

J'enviais mes camarades qui avaient un frère ou une sœur. Pour combler ce manque affectif, je me suis inventé un grand frère et une grande sœur.

 

J'ai été élevé jusqu'à l'âge de six ans par mes grands parents, dans un petit village creusois, les six premières années de ma vie.

 

Une ferme du village est tenue par un couple d'agriculteurs. Ils ont une grande fille et un garçon : Simone et André.

 

Simone, l'aînée est une grande adolescente. Elle ne se destine pas à la terre. Elle poursuit ses études au  pensionnat de Guéret. Son but avoir son bac et entrer dans l'administration. André, lui, reprendra l'exploitation.

 

Simone revient au village pour les vacances. Tous les enfants lui collent "aux baskets". Sa gentillesse, sa douceur en fait la grande copine de tous les gamins.  Elle me prend en affection et entreprend d'apprendre à  marcher à cette peste que j'étais. Dieu qu'elle a eu de la patience. - Allez fainéant debout, et elle me prend sous les aisselles en me faisant mettre un pied l'un devant l'autre et un jour je suis parti tout seul. Simone est devenue ma "grande sœur".

 

Je m'attacherai à André beaucoup plus tard. Simone a réussi ses études. Elle quitte le village et même le département pour habiter à Paris. Moi aussi, je suis devenu un petit parisien  qui vient passer ses vacances chez ses grands parents. Il n'y a pas beaucoup d'enfants de mon âge et de plus, je suis le petit "parigot tête de veau". Alors je passe mes journées avec André. C'est un grand jeune homme qui plaît beaucoup aux filles. Très exclusif, je pense, si André se marie un jour, il ne sera plus mon copain. Il aura des enfants et ne s'occupera plus de moi. En attendant, il me trimbale sur son vélo, me fait "monter" à cheval, me fabrique des jouets en bois.

 

Arrive le temps du service militaire pour André. Nous sommes en pleine guerre d'Algérie. Partira, partira pas ? Tout le village tremble pour lui. Après une fin de permission, il doit passer par Paris  pour retrouver sa garnison. Pour moi c'est, également, la fin des vacances. Je dois regagner Paris rejoindre mes parents. André, propose de me prendre en charge jusqu'à la gare d'Austerlitz où mes parents me récupéreront. J'ai environ huit ans. Nous sommes à la mi-septembre et il fait déjà froid. Dans un train de nuit pas chauffé, je grelotte. André défait sa capote de militaire et m'enroule dedans en me serrant contre lui. Je suis bien au chaud et je m'endors dans les bras de mon "grand frère".

 

Aujourd'hui, il est toujours mon grand frère. Il a bien vieilli. Malgré le poids des ans il vient toujours me voir. Nous parlons du passé. Il est toujours mon confident lorsque la vie me chagrine.

 

A Paris, Simone était devenue l'amie de la famille. Elle venait souvent nous voir. Devenu un jeune ados, Simone m'emmenait avec elle à Bobino le music-hall de la rive gauche parisienne. Brassens, Barbara, Juliette Gréco, Anne Sylvestre, Félix Leclerc ont forgé ma culture musicale et mes pensées. Je cranais devant les copains : - ce soir je vais au spectacle avec ma grande sœur.

 

Simone, maintenant vit seule à Paris dans un petit appartement ou elle regarde avec philosophie les aiguilles de la pendule tourner. Dès qu'une occasion se présente, je vais embrasser ma grande sœur. Malgré un premier stade de maladie d'Alzheimer, elle ne manque jamais de me rappeler que c'est elle qui m'a fait faire mes premiers pas.

 

Je pense que beaucoup aurait aimé avoir une grande sœur et un grand frère comme j'ai eu.

Publié dans Au fond de la mémoire