Première estafilade

Publié par l'bistrot des sports

J'ai grandi. Les passantes dans ma rue deviennent des jeunes filles. Les gamines ne sont plus des poupées. L'amour remplace les jeux. Bientôt, je recevrai ma première estafilade.

 

Les copines et copains s'accumulent. Les uns et les unes intègrent de nouvelles connaissances. Des flirts se multiplient sous les regards bienveillants des parents. Si je devais énumérer tous les prénoms qui formaient notre petite "bande" une bonne partie du calendrier y passerait. L'une d'elles, Michèle a une amie de longue date. Elle se prénomme Danièle. Michèle partage ma classe lors de nos cours de typographie de l'école Estienne. Nous sommes de bons copains Michèle et moi mais son amie allait représenter pour moi bien autre chose.

 

Les parents de Michèle disent d'elle que c'est une brave et pauvre fille. Un père et une mère alcooliques, Danièle élève sa sœur cadette. Elle sortait des "Misérables" ou d'un roman de Zola.

 

Je fais sa connaissance lors d'une "surprise party" organisée chez Michèle rue du Parc Royal près de la place des Vosges. Elle me plaît tout de suite. Elle ne fait pas gamine comme les autres. Lors d'un dernier slow, chanté par Bobby Solo : "sur ton visage une larme", je pense m'apercevoir que je ne lui suis pas indiffèrent. Sans réflaichir, je lui donne  rendez-vous pour un soir dans la semaine. Elle accepte volontiers avant que nous nous quittions pour des obligations dont je ne saisis pas l'urgence.

 

Lors de son arrivée, chez mon amie, j'avais remarqué une réflexion de cette dernière à l'adresse de sa camarade, qui ne m'avait pas frappée plus que ça : - alors tu viens toute seule. Il n'a pas voulu venir ? non, répondit Danièle. Il est gêné, par la différence d'âge....J'allais comprendre un peu plus tard.

 

Après le départ de Danièle, Michèle me prend à part et me confie : - Ne te fais pas trop d'illusions avec Danièle. Elle est déjà prise par quelqu'un de plus âgé. Sur le coup, je suis un peu étonné. Pourquoi alors a-t-elle accepté mon rendez-vous ?

Pour moi, si cette liaison avait été sérieuse, elle venait de prendre fin au moment de notre rencontre "coup de foudre".

 

Avec naïveté, J'allais tout léger au rendez-vous.

C'était un mercredi soir au métro "Pont Marie". Une demi-heure, trois quarts d'heure, elle arrive enfin. L'accueil est plutôt froid. - tiens, tu es là ! Nous partons malgré tout comme deux amoureux.

En chemin elle m'avoue : - tu sais, je fréquente quelqu'un. Il est marié. Il doit quitter sa femme mais je n'y crois pas trop. Il est vendeur dans un magasin de meubles à côté de mon travail avenue des Gobelins. Ce qui fait que nous nous voyons tous les jours, sauf le dimanche.

Je ne dis rien. Je suis abasourdi. - mais, je t'aime bien aussi me glisse-t-elle en me mordant l'oreille.

Ce " je t'aime bien" me perce le coeur. Nous avons continué, tout de même, à nous voir. Je l'ai même présentée à mes parents. Je la prends en photo pour en envoyer une à ma grand-mère et la lui présenter comme ma fiancée.

 

Je deviens jaloux. A chaque retard de sa part à nos rendez-vous, je me fais agressif. Il n'y a pas de doute. Elle continue à voir son marchand de meubles. Cette jalousie me pousse à l'espionner. Je vais arpenter l'avenue des Gobelins. Je me poste entre les éditions du "Fleuve Noir"où travaille Danièle et un marchand de meuble situé à deux cents mètres ou je suppose, pouvoir apercevoir son amant. Je finis par faire des scènes à ma "bien"aimée. Si bien qu'un jour elle me glace en me lançant : - Je t'aime toujours bien mais je préférerai que l'on reste copains. Je reçois un véritable coup de poignard. Je décide de ne plus la voir. Je pense qu'elle a du être soulagée et pousser un grand ouf !

 

Bien des mois après, mon amie Michèle m'apprendra que depuis plusieurs mois Danièle vivait seule rue de Sévigné. Je ne résiste pas. Un soir, je monte l'étroit escalier qui conduit à sa petite pièce qui lui sert de logis. Sa surprise est totale. Elle me laisse tout de même entrer en me demandant de ne pas m'attarder car elle très occupée. Au bout d'un quart d'heure j'entends frapper à la porte. Danièle ouvre et laisse entrer dans la pièce un grand jeune homme blond aux yeux bleus. - je te présente Marcial, me dit-elle en rougissant, il est carreleur et me fait des travaux. En dix minutes je comprends que je suis de trop et que mon départ est vivement souhaité. Vexé, honteux, je me précipite dans l'escalier. Je cours dans les rues sans trop savoir où je vais.

 

Bien des années après, Michèle me propose d'aller voir Danièle et Marcial. Ils sont mariés. Ont deux enfants. Habitent un petit appartement dans un immeuble près de la gare du Nord. Ils paraissent heureux.

 

Chacun vivra sa vie. Un jour, le téléphone sonne.  Je ne reconnais pas la voix. - tu ne me reconnais pas ? Je suis Danièle, la copine de Michèle. Surtout ne te méprends pas, si je t'appelle c'est pour Michèle. Tu sais peut-être où elle se trouve. J'aimerai beaucoup la revoir.

 

Devant une telle délicatesse, je raccroche le combiné et si le marchand de meubles n'avait été qu'une fable...

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