Le chat de gouttières

Publié par l'bistrot des sports

J'avais environ treize ans quand nous habitions, mes parents et moi, dans le onzième arrondissement de Paris.

 

A deux pas de la place Voltaire, aujourd'hui Léon-Blum, dans un bel immeuble du boulevard Voltaire, nous occupions au second étage un coquet petit appartement.

 

J’allais à l'école de la rue Froment. Je me liais d'amitié avec un brave garçon de mon âge. Il se prénommait Alain. Au hasard de nos conversations, je lui confiais que ma mère adorait les chats. Qu'elle en avait toujours eu durant son enfance et qu'aujourd'hui elle aimerait beaucoup en avoir un. Seulement, la présence d'un animal, dans un petit appartement n'enthousiasmait guère mon père.

 

Des jours passent, des semaines sans que ni l'un ni l'autre ne parlions de chat.

 

Un dimanche matin vers 9 heures 30, la sonnette de la porte d'entrée retentit comme toutes les semaines à cette heure. C'est mon camarade Alain qui vient me chercher pour nous rendre ensemble à la messe de l'église Saint-Ambroise. J'ouvre la porte et que vois-je, ce grand « dadet » d'Alain avec un chat dans les bras.

- C'est pour ta mère me dit-il. Je l'ai trouvé dans la cave, mais mes parents ne veulent pas le garder. Alors j'ai pensé à ta mère...

Bouche bée, je reste figé devant mon camarade et cet animal tigré, maigre, le poil hirsute et crotté. Du fond de l'appartement j'entends ma mère ;

- C'est Alain ? Dépêchez-vous. Vous allez être en retard pour la messe.

Ma mère s'approche pour saluer Alain et toute héberluée devant le tableau !

- Mais que fais-tu donc avec ce chat ?

- C'est pour vous M'dame….

Ma mère très touchée par l'intention de mon camarade, n'ose pas refuser l'offre.

- Bon ! nous allons le garder le temps de lui trouver de bons maîtres, dit-elle à mon père qui s'était approché du conciliabule. Mon père et moi avions tout de suite compris que nous allions être les bons maîtres. Mon père qui, "maladivement", ne refusait rien à ma mère acquiesça et moi j'entrevois très vite que j'allais perdre une bonne partie de mon statut de fils unique et d'enfant gâté...

 

Monsieur le chat s'installe dans son nouvel appartement. Il délimite également très bien son nouveau territoire de la manière que font tous les chats. Le coquin réussit même à séduire mon père. Comme ce dernier surnommait ma mère "sa Minouchette", mon père propose de donner à ce chat le nom de "Minouchet". Je dois avouer que cela ne fait que très peu de temps que j'ai "saisi" l’origine de ce surnom. Enfin c'est ainsi que dans notre foyer je me suis retrouvé subitement avec "un petit frère".

 

Les années passent. Minouchet, qui est devenu le maître de la maison, à ses petites manies. Son jeu préféré est de "pourchasser" mes mollets jusqu'à ce que je me réfugie, debout, sur un fauteuil de la salle à manger. A ce moment monsieur s'allonge aux pieds du fauteuil, savourant sa victoire. J’obtenais ma liberté qu'à la venue de ma mère qui suggérait à son chat de me permettre de quitter mon refuge...Minouchet très fier de sa supériorité le démontrait par un ronronnement affectif le long des jambes de sa maîtresse.

Monsieur Minouchet prend l'habitude, le soir après son repas, de réclamer l'autorisation de faire un petit tour dans l'escalier de l'immeuble. Il va miauler aux portes des voisins.

- Tiens !, voilà Minouchet et les portes s'ouvrent. Cet animal est connu de toute la maison. L'heure venue de faire sa nuit, il se poste devant la porte de "son" appartement en se couchant sur le paillasson. Dès qu'un voisin emprunte l'escalier, à sa vue, Minouchet s'étire en hauteur en direction de la sonnette en miaulant. Tous les locataires devinent ; Minouchet veut rentrer se coucher, alors ils appuient sur le bouton de la sonnette puis disparaissent. Mon père venait ouvrir et après un "merci !" faisait rentrer le "galvaudeur".

 

Une de ses distractions favorites est de se "poster allongé" sur la barre d'appui de la fenêtre regarder les pigeons voler. Un jour, s’y étant endormi, il en est même tombé, un vol plané du second étage. Affolement dans l'immeuble : Minouchet est tombé ! Finalement ce "gros lard" remontra comme si rien n’était, s'installer sur son paillasson en attente qu'une âme charitable vienne appuyer sur sa sonnette. Il aime, aussi beaucoup descendre de sa barre d'appui de fenêtre pour faire le tour de la cour sur la corniche. C'est de cette façon qu'il me jouera le plus beau tour de sa vie de chat.

 

Au quatrième étage, coté cour, logeait une famille très distinguée. La fille unique de cette famille se prénommait Jocelyne. Nous avions fait notre communion ensemble.

 

Jocelyne est très jolie. Nous avons tous les deux une quinzaine d'années mais elle en fait bien dix huit.

De longs cheveux noirs, de grands yeux également noirs. Une silhouette de rêve. Bref elle fait déjà "femme ". Nous nous regardons souvent par la fenêtre. Elle en profite pour mettre en valeur sur la barre d'appui, certains appâts qui ne peuvent pas laisser insensible un adolescent de mon âge.

Les jours passent, nous nous sourions à la dérobade lorsue nous nous croisons dans l'escalier. Notre "relation" se résumait à cela.

 

Un jeudi après midi, jour de repos des écoliers à l'époque, je planche sur un devoir fastidieux. Je place la table de la salle à manger devant la fenêtre afin d'apercevoir, peut-être, ma "Juliette". J'ai bien fait. La belle est " à son "poste d'observation'". Minouchet, lui, est sur sa barre d'appui. Soudain je le vois sauter sur la corniche et revenir se planter sur la table avec un bout de papier entouré d’un caoutchouc dans la gueule. Il me le dépose sur mon cahier .

- Tu vas tout de même pas nous ramener des saletés à la maison maintenant, pensais-je. Intrigué. Je déroule le papier et la stupeur ! Je lis d'une voix tremblante :"Si tu m'aimes ouvre la porte à Minouchet ce soir à 9 heures. C'est l'heure que je descends la poubelle et j'aurais compris…. Signé "Jocelyne". J’ai du passer par toutes les couleurs. Mes jambes tremblaient. Je n’ai même pas pensé me mettre à la fenêtre.

Au souper, nous écoutions la radio à table. Ce soir là je ne quitte pas la pendule des yeux. 20h 30, 2o h 45 et ce chat qui pour une fois ne demande pas à sortir. 20h 55, ni tenant plus je me lève d'un bon. Je prends Minouchet sous le bras, j’ouvre la porte et le mets sur la palier. Il est 21 heures, Jocelyne descend avec sa poubelle. C'est fait, je viens de déclarer mon amour ! Tout heureux je reviens à la table. Mes parents étonnés :

- Qu'est c'qui t'prends et si ce chat ne voulait pas sortir ?

- Mais si, mais si. Il n'a pas vu l'heure c'est tout....répondis-je bêtement.

 

Notre idylle avec Jocelyne ne dura qu'un feu de paille. Elle venait chez moi, le jeudi, pendant que nos parents étaient au travail. Seuls dans le salon, je lui jouais du piano, pendant qu'elle était voluptueusement allongée sur le divan. Un jeudi elle n'est pas venue, ni le jeudi suivant et les autres jeudis. Je crois qu'elle ne devait pas aimer le piano….

Minouchet m'a paru attristé d'avoir un "grand frère "aussi bête. Il avait pourtant fait ce qu'il avait pu.

 

Beaucoup plus tard, en Allemagne, assis sur mon "châlit" de chambrée, je commence à lire une lettre de ma mère. Des larmes se mettent à couler sur mes joues.

Mon voisin m'interroge :

- De mauvaises nouvelles ? Oui. Mon petit frère vient de mourir. Il était très malade.