La maison aux pendus

Publié par l'bistrot des sports

Dans mon village, il y a une maison que l'on appelle la "maison de Milord". Moi, je l'appelle "la maison aux pendus".

Dans la fin du XIXe siècle cette maison est la plus bourgeoise du village. Elle est occupée par un jeune couple, Anne qui est née dans la maison en question et Antoine Bonnet natif d'un village voisin. Ils ont trois enfants. Deux filles et un garçon prénommé "Léon".

Léon sera ce vieux bonhomme qui me faisait peur, lorsque enfant, je venais passer mes vacances chez mes grands-parents. Il était vêtu de guenilles. Des ficelles tenaient son pantalon et lui serraient, également, aux chevilles. Il se trainait derrière ses quelques vaches, un gros livre dans les mains. C'était une Bible. Léon était-il devenu fou, comme on le disait dans le village ?

Léon épouse en 1908 sa voisine Eugénie Bridier. Il a vingt ans tout comme son Eugénie. En 1909 Eugénie donne naissance à une fille puis l'année suivante un garçon : Milord. La petite famille cohabite avec les parents de Léon qui s'occupe de la ferme. Tout le monde est heureux, même beaucoup dans le village envient la maisonnée. Une sœur de Léon épouse un maçon. Le couple part dans la région parisienne : au Blancmesnil. Ils y monteront une entreprise de maçonnerie. L'autre sœur a un "galant" (fiancé) dans un village voisin. Léon choye cette sœur autant que ses enfants. En 1930, sa fille quitte la maison et le village pour épouser un garçon que Léon ne souhaitait pas. Premier chagrin pour le brave homme. Arrive l'hiver de l'année 1935. A Paris c'est la désolation. La grippe espagnole fait des ravages. Dans les campagnes l'épidémie rase des villages. Celui de Léon n'est pas épargné. Pas une maison qui n'a pas son mort. Chez Léon le "diable" s'acharnera. Sa mère, son épouse, son père puis sa sœur tant aimée disparaissent en quinze jours. Lui et son fils Milord sont les seuls rescapés de l'épidémie. Léon resté seul avec son fils dans cette grande maison, ne mange pratiquement plus que des pommes de terre qu'il ne prend même pas le soin de faire cuire. Il reste des journées assis au milieu de la grande pièce un livre entre les mains : La Bible, pour chasser le diable.

Milord prend soin de son père. Il cultive, seul, la terre, parfois aidé par son beau-frère. Milord ne se mariera pas. Il aurait bien voulu épouser sa voisine, une belle veuve. Mais elle n'en voudra pas.

Un jour où Milord est parti dans les champs, mon grand-père, passant devant la grange de Milord, aperçoit la porte entrouverte. Par curiosité il passe la tête. Les vaches de Léon sont encore "à l'écurie". A cette heure ci, d'habitude, le vieux est parti "au champ garder ses vaches". Machinalement, mon grand-père lève la tête. Pas le moindre cri ne peut sortir de sa bouche devant un tel "spectacle". Au dessus de lui Léon se balance pendu à une corde accrochée à une poutre de la grange. Rongé par la maladie le pauvre homme a décidé d'en finir.

Milord reste seul, trop seul. Il décide de partir pour la région parisienne travailler chez sa tante. Il s'aperçoit très vite qu'il est de trop. Seul dans une petite chambre il comprend que la ville ne veut pas de lui. Finalement il revient, déçu, dans son village. Milord espérait trouver du réconfort. Un village c'est un peu comme une famille. Il va de maison en maison pour parler un peu. Au début les gens l'accueillent avec de la compassion, pauvre Milord. Mais ça ne dure qu'un temps. Le malheur des uns devient vite une charge pour les autres. Petit à petit les portes se ferment à la vue du brave Milord. Un soir ne l'ayant pas vu de la journée, un voisin décide de descendre le voir. Il trouve Milord dans la grange comme son père a été trouvé, se balançant à la même corde, accrochée à la même poutre qui avait servi à son père Léon. Milord s'est pendu, détruit par un autre fléau : l'indifférence.

La maison aux pendus sert aujourd'hui de remise aux légumes.

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