Le Chemin des Morts 22 Décès de Elisabeth Boyer-Lasmier

Publié par l'bistrot des sports

La monarchie de Juillet de Louis Philippe prend quelques dispositions libérales. Il confie le gouvernement au chef du parti du « mouvement Lafitte ». Le 13 mars 1831, il appelle Casimir Périer qui est membre de la « Résistance » dont le programme est simple : Au-dedans, l’ordre et le minimum de concession : Au-dehors, la paix. Heureusement il y a une opposition « républicaine et populaire » qui se manifeste par des attaques dans la presse et surtout par plusieurs insurrections : Celle des Canuts à Lyon, aux obsèques du général Lamarque, aux procès des mutuellistes de Lyon et de Paris. On arrête deux mille républicains. On en condamne 164. Une coalition d’Orléanistes veut renverser le premier ministre Molé qui est là depuis septembre 1836. Ils appellent Thiers en février de cette année 1840. Il est partisan d’un système parlementaire. Thiers ne s’entend pas avec les Anglais à cause des colonies d’Orient si bien que le gouvernement se retrouve en crise. Le roi le renvoie et choisit l’équipe « Soult-Guizot » le 29 octobre 1840 pour le remplacer.

Au milieu de tous ces mouvements politiques en Creuse on note quelques troubles à Felletin en 1840 dus à la cherté des grains et à Aubusson en 1841 occasionnés par la crainte de voir augmenter l’impôt foncier. A jouillat, la commune a beaucoup de mal à appliquer la loi « Guizot » qui doit organiser l’enseignement primaire dans les communes. Jouillat possède un instituteur public : le père Lajoix qui demeure à Lacoux au centre de la Cournière face au Caffin, les tisserands, et la demeure de Jean-Antoine Tallaire avec son épouse la Anne Michaud. Cette bonne initiative est difficilement applicable dans le département vu la pauvreté de la population qui emploie la main d’œuvre des enfants en les plaçant comme domestiques.

La petite Anne Lasmier, la fille de Jacques et Elisabeth a quatorze ans. Elle est placée chez les Glomot.

A lacoux la vie est paisible. Dans le bas, le frère et la sœur Godard se sont mariés. Annet a épousé Marguerite Naturelle. Ils ont eu un garçon et une fille Jeanne et Louis. A ce jour ils ont six et sept ans. La sœur dAnnet a épousé François Brunaud. Ils ont également deux enfants; un garçon Martin âgé de sept ans et une petite Gilberte qui vient davoir un an. Chez les Belugeon la fille de Joseph a épousé Jean-Baptiste Caffin de la Cournière de Lacoux. Son frère Joseph a épousé, lannée précédente, Elisabeth Arafano. A deux pas, Sylvaine Gerby avec son époux Antoine ont déjà deux enfants : Une fille Jeanne qui a six ans et un garçon Léger qui vient davoir cinq ans. Elle est de nouveau sur le point daccoucher dun futur Blaise. Leur voisin Jean Germain a « marider » la Marguerite Dufour. Il en a eu un garçon, Joseph qui à douze ans. En face, chez les Tingault, Françoise a épousé son voisin Pierre Hétève dont elle a eu un fils ; Pierre qui a treize ans. Son frère a marié la Marie Bonnichou. Ils ont pour le moment un garçon ; Louis. Trois ans plus tard ils auront une fille Antoinette. A la Counière, la fille de Jean-Antoine Tallaire et Anne Michaud, la Marie a dix sept ans. Elle à pour « galant » Pierre Guillemet. Son frère lAntoine du haut de ses quinze ans est amoureux de la petite Anne Razet. La nièce de Jean-Antoine Tallaire, la Françoise fille de Pierre Tallaire et Louise Berger, épousera Antoine Michaud le veuf de Louise Brillant. Derrière la demeure de linstituteur public Lajoix, Jean-Baptiste Caffin a marié la Françoise Belugeon. Il en a eu un fils Pierre. A côté des Guillemet Jean-Baptiste Bichon a « maridé » la Jeanne Tomasson. Ils ont un fils Pierre qui a sept ans. Passé le ruisseau qui traverse le village venant du Couderc, chez Jean Guinjard et son épouse Jeanne Jeannot, pataugent dans leau leurs deux garçons Léger qui a onze ans et Jean dix. Passé les Bazot en montant vers le Couderc, face au lavoir, le vieux François Glomot et son épouse Sylvaine Guyot ont confié lexploitation à leurs deux fils; Antoine vingt et un ans et Pierre dix neuf ans. Les deux frères sont les « galants » des deux sœurs Duclosson de Péchadoire. Leur cousine germaine lAnnette a pris comme époux Pierre Champlon. Elle lui a donné un petit Pierre qui a treize ans. Arrivé au Couderc sur la droite les Aubreton sont toujours là. Par contre sur la gauche dans ce qui était les bâtiments des Gerby la situation a changé depuis le décès de la vieille Gerby puis le départ de son fils Antoine avec son épouse pour le bas de Lacoux. La maison est abandonnée. Les bâtiments mitoyens sont toujours occupés par les parents de lépouse dAntoine Gerby: Jeanne Parot et Jean Gerby. Cest au milieu de cette population quau matin du quatorze décembre 1844, la vie de Jacques Lasmier va basculer.

 

La tuberculose aggravée dune forte bronchite provoquée par le froid vigoureux a frappé Elisabeth lépouse du Jacques Lasmier. La malheureuse tousse jusqu’à cracher le sang toute la nuit. A son chevet, près de sa paillasse au grenier, ses trois filles, ses trois sœurs, leurs époux et Lasmier ainsi que le cousin germain François avec son épouse la Gilberte Durand qui fait chauffer du café pour tout ce monde, sont là pour assister à ce qui est lagonie dElisabeth. La petite Marie, la fille du cousin François Boyer qui a trois ans, a été confiée aux Glomot les patrons de Anne Lasmier. Dehors le froid est glacial. La neige tombe. A six heures du matin, après une très longue quinte de toux, et un dernier vomissement de sang, Jacques Lasmier devient veuf. Dans le courant de la matinée, Pierre Glomot, accompagné de Pierre Bichon, brave le froid pour aller déclarer le décès de lElisabeth.

 

Durant quatre jours, chez les Boyer de Lacoux, on assiste jours et nuits à un défilé incessant de voisins, cousins, amis venant de toute part. Ils prennent lescalier en pierres qui conduit au grenier pour donner leau bénite au corps sans vie allongé sur la paillasse de la gentille Elisabeth. Assis sur une chaise au coin de la porte de lescalier Jacques Lasmier reçoit les visiteurs. Quelques uns lui sert la main en guise de condoléances. Quelques femmes lembrassent. Dautres passent devant lui en lignorant. En bas, les attende le restant de la famille Boyer où. les langues se délient. Les femmes boivent un grand bol de café ou de lait chaud les hommes un “canon” de cidre ou du vin.

Arrive le matin de lenterrement. Jean-Antoine Tallaire hésite à atteler le tombereau. La neige est très épaisse et il craint quà certains passages du « chemin des morts », ses bœufs s embourbent. François Boyer décide datteler son âne. Sa charrette à foin est beaucoup plus légère. A dix heures, les porteurs descendent du grenier le cercueil et le dépose dans la charrette à âne. François Boyer prend le harnais en main en tirant vers lavant pour faire avancer lanimal. Le cortège sébranle vers le Couderc avant demprunter au pré du « Charge dit » « le chemin des Morts ».

Lasmier est juste derrière la charrette entouré de ses trois filles. Suivent ses belles-sœurs et beaux-frères avec le Claude qui est arrivé de Compiègne le matin même. Derrière, le cousin François et son épouse Gilberte Durand, puis quelques membres de la famille Lasmier et enfin tous les villageois de Lacoux exceptés les enfants que gardent les vieux trop âgés pour emprunter le «chemin des morts » enneigé. Après avoir passé le chemin du Chêne et des Ribières, Lasmier tourne la tête vers le pré de « la Signonne ». Il se souvient que cest ici quil est venu la première fois se présenter comme « galant » à celle quil accompagne aujourdhui dans la terre. Une larme quil ne peut retenir roule sur sa joue glacée et va se perdre dans sa moustache givrée. Devant léglise de Jouillat une multitude de personnes, venue des villages avoisinants, voit arriver le cortège crotté par la boue et la neige.

 

Désormais, lElisabeth Boyer repose face de l’entrée du château auprès de ses grands-parents, son père François et sa mère Magdeleine.

Le soir, de retour à cette maison Boyer qui a connu tant dévénements depuis sa construction, un conseil de famille se tient près de lâtre de la cheminée qui a été rallumé. Le patron François Boyer anime la conversation.

- Le Claude a choisi de vivre à Compiègne. Il peut rester et venir ici le temps quil le veut. Se tournant vers Jacques Lasmier le nouveau veuf. Tes filles ont choisi de partir domestiques en échange de la nourriture et du logis. Anne chez les Glomot, Marguerite chez les Bichon et Marie veut aller chez tes cousins à Champsanglard. Bien sur elles gardent la part qui leur revient de leur mère en prés et en pâturages. Elles toucheront leur du sur les récoltes. Si tu le souhaites, je te laisse le logis et lentretien de la propriété. Acceptes-tu,?

- Pour mes filles « je tape » mais pour moi, je ne « tape » pas. Ta Berthe ne mapprécie guère, je le sais et puis la propriété et le bétail, cest trop de travail pour moi seul. Alors je préfère reprendre mon travail de tailleur de pierres sur les routes qui se font. Laisse le fermage aux cousins de ta Berthe, les Durand, moi, je partirai au printemps.

Le 24 décembre 1844, le village de Lacoux, sous la neige, fête la Noël. Seule une maison du centre de la Cournière garde porte et volets clos.

(à suivre)