Un Creusois chez les apaches

Publié par l'bistrot des sports

Emile Chaulier est ce Creusois.

Il est né dans la commune du Mouthier Malcard plus exactement à la ferme du "Bois Lamy" en 1879. Ces parents en étaient les fermiers.  Emile Chaulier était un "dur à cuire". Il avait une dizaine d'années lorsqu'un jour agacé par sa jeune sœur de quatre ans, qui pleurnichait, il ne trouve rien de mieux que de l'enfermer dans la maie à pain pour ne plus l'entendre. Toute sa vie sera remplie d'initiatives de ce genre, plus ou moins limites.

La vie de paysans ne l'intéresse pas. Les métiers du bâtiments encore moins. Ses parents ont bien tenté de le placer comme garçon tuilier à la tuilerie de Roches, mais son baluchon sur l'épaule, il disparaît. On le retrouve garçon meunier au moulin de Chibert dans la commune de Glénic. C'est dans la commune voisine, Jouillat, qu'il fait connaissance d'une petite journalière : Sylvie Sansigot. Elle travaille, avec sa demi-sœur Jeanne chez les Léonard au village de Lascoux. Sans tambours ni trompettes, fou amoureux, il décide d'épouser la jolie Sylvie. Elle, subjuguée par tant de tempérament ne résiste pas.

Emile a ce petit côté séduisant sans être très beau,  qui chez une femme fait perdre toutes raisons. Ils se marient à Jouillat et logent dans une vieille maison de Villevaleix. Quelques mois après naît une petite Yvonne. Seulement l'argent manque. Pour le "père Chaulier" pas question d'aller faire "l'esclave" chez les paysans. Il entend parler de Paris. Là-bas, il y a des usines. Sa décision est prise. Il part pour Paris. Il laisse femme et enfant, car où loger? Dans cette grande ville il ne connaît personne. Ici son épouse ne manquera de rien. Elle a encore sa mère, ses frères et sœurs. Ils prendront soin d'elle. Et le voila parti, seul, pour l'aventure parisienne.

Les moyens du père Chaulier le font se diriger vers les quartiers populaires de la capitale. Les anciennes fortifications sont le refuge des "rouges". Les barrières de Clignancourt, La Chapelle, Saint-Ouen sont ses lieux de prédilection. Il vit d'expédients. Veilleur de nuit, charretier enfin des petits boulots qui lui font fréquenter une population "libéraliste" qui peuple ces barrières parisiennes. ll côtoie en particulier des bandes de voyous de Belleville et de "Ménilmuche". Ces voyous, ancêtres des blousons noirs des années 60, se font appeler "les Apaches" (ou Gang des Apaches, Apaches Gang). Ils se déplacent en bandes, avec des accoutrements spécifiques qui leur permettent de se distinguer. L'élément le plus important de leur habillement réside dans les chaussures. Quelles qu'elles soient, elles se doivent de briller, surtout aux yeux de leur bande ou de leur dulcinée. Un apache n'hésitera d'ailleurs devant rien pour s'approprier la paire de bottines jaunes plus importante que son veston semi-ouvert sur une chemise fripée, le pantalon patte d'éph ou la casquette vissée au-dessus d'une nuque rasée. Ils investissent à la nuit tombée la Bastoche ou la Mouff'. Pour subvenir à leurs besoins, ils pratiquent, selon leur âge et leur expérience, le bonneteau (arnaque de rue), le proxénétisme ou encore l'escroquerie. Certains sont d'ailleurs particulièrement violents, n'hésitant pas à aller jusqu'au vol de bicyclette.

La présence et le rôle actif des femmes dans les méfaits attribués aux Apaches ainsi que le libéralisme des attitudes qu'elles adoptent et affichent volontairement tranchent avec les mentalités de l'époque. Un exemple particulièrement relaté dans la presse du rôle des femmes dans cet univers fut celui de Casque d'or, immortalisée ensuite par Simone Signoret dans le film éponyme de Jacques Becker, et qui fut au centre d'une lutte entre deux souteneurs, Leca et Manda, en 1902.

Durant tout ce temps le "père Chaulier" n'a guère le temps de s'occuper de femme et enfant végétant en Creuse. Une de ses frasques parisienne l'oblige même à solliciter un engagement chez les Zouaves afin de fuir la police française. Il y perdra une partie de l'épaule droite lors d'une mission de pacification au Maroc. Démobilisé et rapatrié en France il retourne dans les faubourgs parisiens. Son passé de libéraliste lui fait obtenir par la Mairie communiste de Pierrefitte un petit logement. Il tire un trait sur son passé de sympathisant "anar". Il fait "monter" sa petite famille à Pierrefitte. L'ex-apache s'est rangé. Mais jusqu'à sa mort, tous les dimanches matins il vendra "son journal" l'Humanité à la terrasse du café placé face à l'église de Pierrefitte...

C'était mon arrière grand-père et j'en suis fier !

Publié dans Au fond de la mémoire